Trois, deux, inflation

Cet été, le film Avengers Endgame — sorti en avril — a été consacré film le plus rentable de tous les temps, grâce à son succès phénoménal au box office. Cependant, certaines voix se sont élevées pour critiquer l’utilisation du chiffre d’affaires brut comme seul critère [1] : en effet, le prix des places change au cours du temps, et donc le chiffre d’affaire n’est pas un bon indicateur.

Le phénomène à l’œuvre est connu sous le nom d’inflation, cette inexorable hausse des prix qui, à l’en croire les personnages publiques, doit être combattue sans relâche. Il n’est par ailleurs pas rare d’entendre, à propos de données historiques, « il faut corriger les effets de l’inflation », ou bien « 10€ en 1990 n’ont pas la même valeur que 10€ en 2010 ». Cet article va tenter de mettre au clair ces affirmations.

Qu’est-ce que l’inflation ?

Commençons par le commencement. L’inflation a certes une définition disputée par les économistes, mais on peut globalement dire qu’elle se caractérise par une augmentation généralisée des prix qui fait baisser le pouvoir d’achat. Les deux mots clés sont augmentation des prix et pouvoir d’achat, et ils sont intimement liés entre eux.

Prenons l’exemple d’une baguette qui avant coûtait 70 centimes et maintenant en coûte 90. On constate facilement que son prix a augmenté—de près de 30%. Le pouvoir d’achat est en revanche une notion plus délicate, qui semble se rencontrer principalement dans les discours des politiciens en mal de popularité. On peut dire que c’est la quantité de biens qu’on peut acheter avec une quantité fixe d’argent.

Par exemple, si en 1990 on peut acheter 3 baguettes pour 2€, alors qu’en 2010 on ne peut en acheter que 2 pour le même prix, le pouvoir d’achat a effectivement baissé. On voit d’ailleurs bien le lien avec la hausse des prix, et donc l’inflation. Attention cependant, avant de pouvoir parler d’inflation, il ne faut pas se limiter au prix de la baguette, on doit adopter un point de vue général et considérer les prix d’une multitude de biens de consommation (nourriture, livres, voitures, ordinateurs, téléphones etc.).

Et du coup…

Mais du coup, l’exemple précédent suggère que les 2€ de 1990 n’ont pas la même valeur que les 2€ de 2010, puisqu’on ne peut pas s’offrir la même chose avec les deux (une fois 3, une fois 2 baguettes). Vous aurais-je donc menti ?

En fait, l’argent n’a pas de valeur intrinsèque : il ne sert qu’à faciliter les échanges de biens. Sa seule valeur, arbitraire, est ce qu’on appelle valeur faciale, c’est-à-dire celle inscrite sur la pièce, le billet, ou le relevé de compte. Ainsi, 2€ en 1990 ou en 2010 valent toujours 2€ ! Je vais même vous en fournir la preuve à travers une petite histoire.

Imaginons qu’on est en 2005 et qu’on trouve dans la rue un billet de 50€. Content de cette heureuse trouvaille, on la range précieusement dans un tiroir mais on finit par l’oublier et la laisser de côté. Arrive fin 2015, où notre patron a décidé d’offrir un cadeau de Noël d’une valeur de 50€, disons… un billet de 50€ [2]. De retour à la maison, on s’attelle au ménage pour préparer le réveillon et on tombe sur notre billet de 50€ trouvé dix ans auparavant.

Question : le nouveau billet a-t-il une valeur différente de l’ancien billet ? Réponse : évidemment non ! Tout le monde comprendra que ces deux billets sont équivalents. Si l’on tend l’un ou l’autre à un commerçant, on pourra s’offrir strictement la même chose. Pourtant, le vieux billet a dix ans de plus et la croyance populaire voudrait qu’il ait perdu de sa valeur en vieillissant…

On peut donc dire que la subtilité relève de la langue : ce n’est pas l’argent de 2005 qui a plus de valeur qu’en 2015 (on devrait dire : de pouvoir d’achat), mais c’est l’argent en 2005.

Pecunia pecuniam invocat

Mais alors d’où vient cette croyance ? Peut être d’un autre principe économique assez répandu, selon lequel l’argent futur a moins de valeur que l’argent présent. Pour quelle raison ? Car l’argent présent peut être placé de sorte à générer une rente (par exemple sur un livret A, une assurance vie, ou via un investissement etc.). En ne plaçant pas l’argent, on perd la rente qu’on aurait pu obtenir, et ce manque à gagner constitue un coût d’opportunité similaire à celui évoqué dans l’article sur la glace vanille. L’argent appelle l’argent.

Donc, si on a prêté de l’argent et qu’on met du temps avant de le récupérer, le problème n’est pas l’inflation mais bien le coût d’opportunité causé par l’impossibilité de placer cet argent [3].


Ainsi, faisons bien attention quand on entend l’idée de « combatte l’inflation » et posons-nous la question, qu’est-ce qu’on va véritablement combattre ? Une dernière considération pratique de cet article est que, pour ne pas perdre en pouvoir d’achat, mieux vaut-il avoir un placement dont le rendement est supérieur à l’inflation — on se rappellera qu’en France en 2018, le taux d’inflation était de 1,8% tandis que le rendement du livret A n’était que de 0,75%…


Notes

[1] L’argument principal est que le prix des places de cinéma étant en constante augmentation, compter en dollars n’est pas compter en spectateurs.

[2] Si le cadeau était un objet (par exemple une figurine star wars), on peut le revendre pour 50€ (sa valeur marchande) pour se ramener au cas où on reçoit directement de l’argent.

[3] Et si on n’avait en fait pas prévu de placer cet argent—par exemple, de l’argent disponible sur un compte courant ? Et bien il n’y a aucun coût d’opportunité : peu importe la date à laquelle on récupère notre argent, il aura toujours la même valeur.

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