Le futur des imprimantes 3D

Depuis leur démocratisation au cours de la dernière décennie, les imprimantes 3D ont annoncé une nouvelle révolution industrielle. Leur proposition est de ne plus fabriquer des objets par soustraction de matière (penser à un sculpteur qui érode petit à petit le marbre, ou la découpe du bois qui retire les parties non désirées), mais par addition. En effet, leur principe de fonctionnement est assez simple : une buse vient déposer du plastique liquide (et donc chaud) en partant d’une surface plane (appelée lit d’impression) et en remontant au fur et à mesure, couche par couche.

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Vidéo accélérée d’une impression 3D

Dès les débuts, la plupart des commentateurs attendaient les avantages suivants :

  1. Moins de gâchis de matière, puisqu’on ne consomme que ce qui est nécessaire
  2. La fabrication à la demande [1], qui minimise les problèmes liés au stockage
  3. La possibilité de personnaliser les objets fabriqués, pour répondre à des désirs précis

Mais malgré cette belle liste d’avantages, les imprimantes 3D ont encore du mal à se faire une place dans les foyers. Pourquoi la révolution annoncée n’aura pas lieu ? — ou si elle a bien lieu, ce n’est pas ici qu’il faut la guetter [2].

Quand les avantages n’en sont pas

En fait, chacun des 3 avantages précités ne résistent pas à une confrontation à la réalité, telle qu’observée sur le terrain. Reprenons-les dans l’ordre.

Moins de gâchis ? En fait, pas tant que ça. En effet, l’impression 3D présente deux écueils. Le premier est le fort taux d’impression ratée pour des raisons techniques [3]. Quand on veut imprimer un objet, on finit souvent par le réimprimer de nombreuses fois (peut-être une dizaine !) jusqu’à ce qu’il soit utilisable. Par ailleurs, la plupart des formes requièrent d’imprimer des pilier de support, un peu comme des échafaudages — pour ne pas imprimer dans le vide !

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Exemple d’impression avec piliers de support. Certains logiciels se vantent d’optimiser les supports pour minimiser les gâchis !

→ Fabrication à la demande ? Oui certes, mais les temps d’impression se comptent en dizaines ou vingtaines d’heures même pour des objets pas très gros ! On est loin de l’imaginaire de l’imprimante de bureau à laquelle on pense. Cela suggère qu’il est souvent plus pratique de faire appel à une entreprise spécialisée (un fablab par exemple) pour faire imprimer l’objet qu’on désire. Du coup cet argument est correct, mais ne justifie pas une adoption massive par les foyers.

→ Personnalisation des objets ? C’est un argument usé jusqu’à l’os mais qui, hormis certains cas spéciaux, est selon moi surestimé. En effet, personnaliser un objet requiert de maîtriser les logiciels de modélisation 3D — expertise longue à acquérir, et donc limitée à un petit nombre de gens.

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Fusion 360 est un logiciel de conception industrielle très prisé par les aficionados de l’impression 3D

Mais là où le bât blesse, c’est que bien souvent, la personnalisation est inutile ! En effet, à part quand on imprime des objets de déco — et donc que le problème relève davantage de fibre artistique — la plupart des objets imprimés sont des gadgets. Il suffit de rechercher des listes d’impressions 3D utiles pour se rendre compte que ces objets n’ont pas du tout besoin d’être personnalisés, et qu’ils n’ont souvent pas grand chose de vraiment utile. Un porte-casque, une boîte, un support à téléphone portable, un bloc-porte… Voici l’utilité de la révolution annoncée. Perdre une dizaine d’heures à chercher, télécharger, ajuster, transférer et imprimer un objet qu’on aurait pu trouver pour moins cher à Ikea [4]. Le comble de l’inutilité mise en abyme : l’un des exemples canoniques d’impression « utile » est le support à cartes SD… cartes SD destinées à stocker les fichiers pour l’impression 3D.

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Finalement, les imprimantes 3D à la maison servent surtout à imprimer des objets inutiles mais drôles.

Les imprimantes 3D ne sont pas des imprimantes

En fait, je pense que le malentendu provient de l’appellation d’imprimante. Une imprimante 3D n’est pas vraiment similaire à une imprimante classique. Il y a en effet d’autres différences majeures, structurelles dirais-je, qui ont été occultées lorsqu’on a nommé ces nouvelles machines « imprimantes 3D ».

  • Toute la société civile est organisée autour de documents papiers (formulaires etc.), il y a donc un besoin préexistant pour l’impression de documents papier — comme les attestations de déplacement dérogatoire nous l’ont rappelé à tous
  • Avant l’apparition des imprimantes, les gens avaient quand même l’habitude de produire des documents papier — mais si, l’écriture manuscrite, tout ça. Or avant l’apparition des imprimantes 3D, qui s’amusait à fabriquer des objets chez lui ? Les passionnés, uniquement.
Benjamin Gates : Juste avant le cinglé, qu'est-ce que tu as ? Le passionné.

Voici donc le futur que j’envisage, un marché de niche, un public qui pratique un hobby. Est-ce si grave que l’imprimante 3D ne soit pas destinée au grand public ? Bien au contraire ! Comprendre son marché permet de s’adapter à ses besoins. Quand on voit le nombre d’imprimantes livrées en kit, réservés aux clients motivés, on se dit que les fabriquants l’ont compris.

Finalement, j’aime comparer cette situation à celle du potager à la maison. En temps normal (c’est-à-dire en dehors du coronavirus…), et pour une majorité de gens, il est bien plus pratique de se fournir en légumes au supermarché ou chez le primeur. Mais pour quelques passionnés, cela fournit un passe-temps non seulement agréable, mais qui a aussi le bon goût d’égayer leur vie de tous les jours. Que ce goût soit littéral, comme pour le potager, ou figuré.


Notes

[1] Ceci relève du principe de gestion juste-à-temps (aussi appelé flux tendu), popularisé par Taiichi Ono chez Toyota à partir des années 1950.

[2] Elles présentent quelques intérêts indéniables pour l’industrie. On peut citer la possibilité de fabriquer des formes très difficiles à réaliser par les procédés classiques de découpe ou sculpture, ou les très faibles coûts de prototypage. Enfin, dans le milieu médical, elles permettent, lorsqu’elles sont couplées à de la capture 3D, de fabriquer des prothèses adaptées exactement à la morphologie du receveur.

[3] Parmi les problèmes qui peuvent mener à une impression inutilisable, on peut citer : la rétraction du filament, la vitesse d’extrusion, le taux de remplissage, le type de filament… Bref, beaucoup de technicité, ce qui explique que ce soit pour le moment réservé aux passionnés.

[4] Bien souvent, pour les objets simples, ils coûtent moins cher chez Ikea que si on les imprime chez soi, et ce en ne considérant que le prix du filament de plastique. Et lorsqu’on rajoute le prix de l’imprimante elle-même (plusieurs centaines d’euros), le nombre de tentatives ratées, le filament perdu pour les supports, et le coût de l’électricité, on se retrouve vite avec une facture inutilement élevée.

Quand les mots tuent #Covid19

Il y a bien longtemps que je dénonce le mauvais usage des mots. Je crois en effet que le sens qu’on prête aux mots conditionne notre vision du monde et, partant, notre façon de penser et d’aborder les problèmes — et j’en ai déjà parlé ici. En 2016, la lecture du livre La langue des médias m’a apporté bien des preuves que l’utilisation problématique du langage par les médias jouait un rôle crucial dans le façonnement de l’ethos populaire.

Cela fait trop longtemps que les médias déforment le sens des mots. Premièrement, ils prouvent par là qu’ils ne comprennent pas ce qu’ils disent. Deuxièmement, ce laxisme est légitimé aux yeux de tous, ce qui participe de la perte de discernement dans la population. On a trop habitué les gens à ne pas prêter attention au sens des mots. Résultat, lorsqu’on aurait pu clairement expliquer à la population ce qui se passe, on se retrouve pris au piège. Et aujourd’hui, avec le nombre grandissant de victimes du Covid19, et la crise sanitaire qui pointe le bout de son nez, on est sur le point d’en payer le prix.

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Cela fait des années qu’on parle de croissance exponentielle pour qualifier quelque chose de « gros » ou de « rapide ». Lorsqu’un cours financier augmente soudainement — exponentielle ! Lorsqu’une entreprise connaît une belle croissance — exponentielle ! Est-ce que quelqu’un vérifie que cette croissance est véritablement exponentielle et non pas, par exemple, quadratique (x^2), cubique (x^3), ou autre ? Savent-ils seulement qu’il suffit de tracer la courbe avec une échelle logarithmique ?

Mais lorsqu’on a affaire à une épidémie… silence gênant. Aucun journaliste, à ma connaissance, n’a osé prononcer le mot exponentiel en parlant du coronavirus. Ça fait des années qu’ils nous bassinent avec des fausses croissances exponentielles, et le jour où ils en ont une sous le nez, ils sont incapables de la nommer.

Je ne vais pas redonner les explications sur la croissance exponentielle, d’autres l’ont déjà fait. Ses propriétés ne sont pourtant pas si dures que ça à comprendre : chaque jour, le nombre de nouveaux cas est égal à une proportion fixe du nombre de cas de la veille — pour Covid19, on tourne autour de 30%. En clair, chaque jour on fait +30%. Donc quand on était à 10 cas, on n’en rajoutait que 3, mais maintenant qu’on tourne autour des 6000, on peut s’attendre à voir une progression de +1800 nouveaux cas demain.

Donc par pitié, chers médias, arrêtez de vous étonner chaque jour que la croissance est « la plus forte depuis le début de la crise ». Et au passage, vous devriez vous renseigner sur la définition du mot épicentre. Dans tous les dictionnaires, cela ne fait référence qu’à la projection du foyer d’un séisme à la surface terrestre — le préfixe grec « épi » signifiant « sur », et c’est le même que dans épicycle, épigraphe, épicène.

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Parler de « l’épicentre de l’épidémie » pour faire référence au lieu où elle est la plus active est certes une belle métaphore, mais gageons qu’on finisse par perdre petit à petit le sens des mots. Espérons que cette désorientation intellectuelle ne se métamorphose pas, lors de la prochaine catastrophe naturelle, en le chaos qu’on a vu régner ces derniers jours en Europe.


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Sommes–nous obsédés par l’optimisation ?

Depuis pas mal de temps, il semblerait qu’une frénésie d’optimisation ait gagné la société. Alors qu’à l’origine on s’intéressait surtout aux coûts, maintenant, tout le monde veut optimiser tout, tout le temps : la façon de travailler, les décisions qu’on prend, le choix de partenaire, etc. Je pense que le mot optimal — et ses variantes — sont souvent utilisés à tort et à travers. Les lecteurs réguliers du blog savent à quel point le sens des mots m’importe. Il ne pourrait en être différemment du mot optimisation, puisque c’est un mot très présent en maths [1].

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Tout d’abord un petit point de vocabulaire. Il y a souvent une confusion sur les mots optimal et optimum. Il se trouve que le premier est un adjectif, l’autre un nom (substantif). Tout comme pour minimum et maximum, d’origine latine, la règle de la terminaison est :

  • _um → nom singulier
  • _a → nom pluriel [2]
  • _al/_ale/_aux/_ales → adjectif (qui suit les règles d’accord en genre et en nombre)

Ainsi on peut parler d’un maximum ou alors de valeur maximale. Maintenant que ceci est clair, passons au vif du sujet.

Vous avez dit optimiser ?

L’optimalité est un concept mathématique. L’avantage des maths, c’est que les mots y ont un sens précis. En l’occurrence, l’optimisation concerne les fonctions [3]. Inutile de s’appesantir sur ce concept, ce qui compte — et en simplifiant — est que les fonctions prennent un nombre infini de valeurs. Et dans ce cadre, optimiser une fonction, c’est une idée très simple : trouver, dans cette infinité de valeur, la plus grande [4].

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Exemple de fonction avec son maximum et son minimum

L’important pour parler d’optimalité est d’être sûr que la valeur est bien meilleure que n’importe quelle autre valeur possible. Que n’importe quelle autre possible. Bon, en fait, quand on parle d’optimalité, on doit préciser quel ensemble des valeurs possibles on considère. Mais dans la plupart des cas — en maths, cela est assez évident. Et si ce n’est pas évident, il faut le préciser.

Choisir entre la peste et le choléra

Or, on entend fréquemment des propos tels que : « entre ces 3 options, la première est optimale. » Deux possibilités :

  1. Il n’existe vraiment que 3 solutions possibles, et aucune autre. Ce serait surprenant, et donc tout esprit critique qui se respecte doit se demander pourquoi. Ainsi la personne qui présente ces 3 options devrait clairement expliquer pourquoi il ne peut y avoir aucune autre possibilité [je liste cette éventualité par pur désir d’exhaustivité, car en fait ce n’est que très rarement le cas]
  2. Ou bien, plus vraisemblablement, il en existe d’autre. Pourquoi les avoir occultées ? Ce choix n’est probablement pas volontaire [5], il résulte sûrement d’une volonté de cadrer le raisonnement.

Dans le cas numéro 2, la personne qui parle voulait probablement dire meilleure, et c’est le mot qu’elle aurait du utiliser. Cela m’embête pour deux raisons. La première est que j’ai l’impression que ça relève du sciencewashing — je ne sais pas si le mot existe, du coup je l’invente là, maintenant. C’est comme le greenwashing, sauf qu’au lieu de nous conférer une autorité morale (grâce à l’environnement), cela nous confère une autorité intellectuelle par l’utilisation, abusive, d’un jargon scientifique. Or on sait à quel point les gens peuvent se faire avoir par des discours jargonnants mais vides de sens.

La seconde est que dire optimal suggère qu’on était dans le cas numéro 1, qu’il n’y a aucun autre choix possible. Non seulement cela rend insensible aux potentielles failles dans le raisonnement, mais aussi laisse une impression de choix du type « peste ou choléra ? » qui enferme l’esprit et l’empêche de réfléchir à d’autres alternatives — ce qu’on appelle en anglais to think outside the box.


En conclusion, méfions-nous des utilisations abusives des mots optimal et optimiser. Prenons un dernier exemple, dans le monde de l’entreprise. Quand les chefs d’un service veulent « optimiser » son fonctionnement, ils souhaitent en fait l’améliorer selon les critères qu’ils pensent être désirables. Mais si jamais ils se trompent quant à la pertinence de leur analyse — et cela est très fréquent — rien ne garantit l’efficacité des mesures adoptées.

Notes

[1] Je ne compte pas le nombre de cours qui s’appellent « Optimisation blablabla » que j’ai eus au fil de mes études.

[2] L’orthographe rectifiée de 1990 accepte optimums (au lieu d’optima).

[3] C’est donc un sous-sujet de ce qu’on appelle l’analyse.

[4] En fait, mathématiquement, optimiser peut vouloir dire trouver la plus grande ou la plus petite valeur… Cela peut paraître surprenant qu’un mot mathématique puisse vouloir dire une chose et son contraire, mais en fait le contexte permet presque toujours de savoir si on cherche la plus grande ou la plus petite valeur. Et pour ceux qui se demandent pourquoi une telle ambiguïté, c’est tout simplement parce que trouver la plus grande ou la plus petite valeur, c’est presque exactement le même problème. En effet, la plus grande valeur d’une fonction f est la plus petite de son opposée –f.

[5] Je pense que cela relève surtout d’un manque de ce que j’appelle l’imagination logique, c’est-à-dire la faculté à s’imaginer les conséquences logiques d’une situation donnée.

On nous prend vraiment pour des cons

Tout comme sur la plupart des articles de ce blog, et ici en particulier, la lecture des notes en fin d’article est recommandée

En cette période de fêtes de fin d’année, la saison des achats semble pointer le bout de son nez. Même pas un mois après le Black Friday, fortement décrié pour son terrible impact environnemental — ce qui n’empêche pas les consommateurs de cliquer sur le bouton jaune d’Amazon—les webmarchands nous ressortent leurs jolies promotions. Normal, Noël est une fête destinée à offrir des cadeaux, me direz-vous. Mais dans cette frénésie de promotions, certaines pratiques abusives, voire carrément malhonnêtes, pointent leur museau tout rouge.

Prenons un cas qui m’a particulièrement exaspéré il y a quelques jours : Presse Citron, le blog des technophiles. Il y a déjà plusieurs années que leur contenu éditorial ne m’inspire plus vraiment, mais je continue à le visiter par habitude—et aussi dans le but de ne pas rater une actualité technologique importante. Cependant leurs contenus promotionnels me tapent sur les nerfs.

On félicitera Presse Citron pour ce bandeau digne d’un panneau d’autoroute

La page en question : Noël sur Amazon : 10 deals jusqu’à -80% pour ce mardi matin [1]. Tout est là pour attirer le chaland : titre aguicheur, emoji flames, et surtout, surtout, le GROS -80% sur fond hypnotique #aieconfiannnssss. Néanmoins, quand on accède enfin au contenu de l’article, on ne voit pas 10 deals comme annoncé mais une liste d’une quarantaine d’articles. On était venu pour trouver des offres exclusives, spécialement sélectionnées pour les privilégiés lecteurs du blog, mais non ; on a plutôt l’impression d’atterrir sur un catalogue La Redoute des promotions Amazon.

Extrait des promotions affichées sur la page ; la liste est encore bien plus longue. En voyant les prix, vous aussi vous la sentez la douille ?

♪ Give ’em the old Razzle Dazzle ♪

On se sent un peu idiot, d’avoir mordu à l’appât à clics —que je préfère habituellement appeler du nom très fleuri de « putaclic » — destiné à améliorer leur référencement [2]. L’article en lui-même est assez long. Oui, oui. Après le listing, ils ont pondu 3 longs paragraphes pleins de banalités affligeantes. Oui, avec un cumul de 850 mots, ils ont écrit seulement 25% de moins que cet article-même que vous êtes en train de lire. Quant à la qualité, le rabais est bien supérieur à 25%. Les uniques idées qui se dégagent de ces 850 mots sont :

  • wow c’est trop pratique de faire ses courses en ligne surtout quand il y a la grève (naaaan jure), et wow Amazon propose la livraison et les retours gratuits (la découverte du siècle) ;
  • les promotions sont top et portent sur des « belles marques » ;
  • les stocks sont limités, l’heure est à l’urgence : il faut commander maintenant.

Des arguments somme toute classiques, mais qui conduisent à suspecter des intérêts commerciaux sur la boutique d’Amazon. Une grosse partie des liens d’achat (les textes verts soulignés) sont justement des liens affiliés.

Pour les non-familiers du e-commerce (et ceux qui n’ont pas cliqué sur « lien affiliés » [3]), un achat (ici, sur Amazon) via lien affilié déclenche une commission versée au site qui a affiché le lien (ici, Presse Citron). On fait des économies, et ils touchent leur part. Pratique, non ? Tout cela suggère que l’article serait en fait un publi-reportage, c’est-à-dire une publicité déguisée en article de presse. Or, la loi impose de l’indiquer clairement, ce qui n’est pas le cas ici. Serait-ce, tout comme Delevoye dans la réforme du système de retraites, un simple oubli ?

Du piège à clic au piège à cons

En faisant défiler les offres, un autre détail m’interpelle : les promotions affichées. J’ai du mal à en voir une qui semblerait correspondre à 80%. Et les commerçants qui me connaissent le savent bien : on ne badine pas avec les chiffres. Comme tout vérifier à la main prendrait du temps, ni une ni deux, je récupère l’intégralité du listing et l’exporte dans un tableur pour m’adonner à mon second passe-temps favori (après la dénonciation des pratiques abusives) : les statistiques. [4]

Mon beau Numbers, roi des tableurs / Que j’aime tes graphiques

J’ai calculé, à partir des prix avant et après remise [5], le taux de réduction ainsi que l’économie réelle, c’est-à-dire la somme en €€€ qu’on économise—car après tout, c’est bien ce qui compte. À cause des quelques articles très chers, j’ai utilisé une échelle logarithmique afin de mieux distinguer les différents prix sur les graphiques. Outre la grande dose de fun que ça m’a procuré #nerd #lesplaisirsdelavie, cela est très instructif :

  1. La réduction moyenne est de 27%. C’est honnête, mais rien d’inhabituel ou d’exceptionnel, contrairement à ce que le site veut nous faire gober.
  2. Ils proposent globalement des produits chers. Le prix (après réduction) médian est de 446€ [6]. Quand on vient pour une promesse de bénéficier de 80% de remise, c’est rarement dans le but de dépenser autant.
  3. Pour profiter d’une réduction intéressante, il faudra que la dépense suive : parmi tous les articles à au moins 33% de réduction, un seul coûte à l’origine moins de 500€.

Et le meilleur pour la fin : les taux de réduction vont de 6% à 57%. Aucune trace, donc, des « jusqu’à –80% » annoncés [7]. D’où la question cruciale : nous prendrait-on pour des cons ?


Notes

[1] Depuis la rédaction de cet article, le contenu original de la page sur Presse Citron a pu être modifié.

[2] Autre hypothèse : les trois longs paragraphes serviraient à tromper l’algorithme de référencement de Google quant à la nature de la page. En effet, ils donnent l’impression qu’il s’agit d’un vrai article, et non d’un catalogue, qui pénaliserait le référencement (mais nous, en le lisant, nous rendons compte qu’il n’a aucune substance).

[3] Incroyable, les mots soulignés dans les articles du blog sont en fait des liens qui conduisent vers des pages en rapport ! La plupart du temps, il s’agira de la définition (pour les concepts) ou de la source (pour les faits). Ces références constituent de bonnes lectures complémentaires.

[4] Et puisque j’adore les belles visualisations, ici c’était un jackpot bien plus fiable que celui d’une machine à sous.

[5] J’ai exclu des statistiques 4 articles, les seuls à coûter moins de 100€. Ils étaient de toutes façons assez anecdotiques (par exemple des piles ou un rasoir électrique… niveau accessoire high-tech on a vu mieux).

[6] Pourquoi parler ici du prix médian et non du prix moyen ? Car les quelques 3 ou 4 produits au-dessus des mille euros ont un effet démesuré sur la moyenne, ce qui la rend plus difficile à interpréter (en l’occurrence, elle est de 674€).

[7] En allant faire un tour sur la page promotions d’Amazon, je n’ai trouvé aucune mention d’offres qui iraient jusqu’à 80%…

Le design absurde

Depuis quelques années, je vois de plus en plus de boutiques et marques spécialisées dans ce que je qualifie de design inutile ; nous allons voir pourquoi. Leur proposition de valeur est simple : nous faire remplacer nos objets du quotidien par des variantes « design » (entendre : cher). On peut penser à Pylones, chaîne de magasins qui se qualifie de créateur, terme qui comme tout le monde sait est le cousin noble du designer.

En voyant tous ces objets, je me fais souvent la même réflexion : ils semblent n’avoir été créés que pour être offerts. Surtout parce que je n’aurais pas l’idée de les acheter pour moi-même—ne serait-ce que parce qu’ils sont horriblement chers. Si alors je l’offre à quelqu’un qui me ressemble, il ne verra pas d’utilité non plus à l’objet. Donc ce serait un mauvais cadeau. D’où le statut éminemment paradoxal de ce type d’objets : un objet conçu uniquement pour être un cadeau est condamné à être un mauvais cadeau [1].

Certains objets chez Pylones sont certes chers, mais ont le mérite d’être mignons, drôles. Mais d’autres sont carrément contre-productifs, c’est-à-dire que le redesign opéré au nom du style diminue l’usabilité du produit. Parfois, la nouvelle forme de l’objet le rend inadapté à l’utilisation qu’on doit en faire (attrape désagréable, manque de force dans les mouvements, etc.). Or la vocation même du design, c’est adapter l’objet à son usage (et non pas le rendre « stylé » comme beaucoup semblent croire). Quand le design inutile devient contre-productif, je le qualifie de design absurde.

Quand l’idée du designer se retourne contre lui

Prenons à présent un cas concret, celui d’une marque que je vais allègrement critiquer dans les lignes qui suivent : Cookut. J’ai récemment eu affaire à l’une de leurs créations qui m’a fait rire jaune. En les cherchant sur internet, j’ai fini par conclure que la quasi-totalité de leurs produits semblent relever du design absurde.

On retrouve des appareils dont le principe est toujours le même : simplifier la cuisine. Enfin, la cuisine, pas celle de grand-mère, non. Entendre plutôt la cuisine sociale, c’est-à-dire la nourriture qu’on consomme avec des potes : sushis, mojitos, crêpes et chantilly [2]. L’argument de vente repose sur une triple promesse : c’est facile, rapide et inratable. La forme, qui apparaît toujours astucieuse (« ah mais oui, c’est malin ! c’est sûr que ça va marcher ») n’est selon moi pas là pour déclencher l’acte d’achat, mais pour légitimer la triple promesse [3]. Or, aucune de ces promesses n’est tenue. Pour avoir testé l’appareil à sushis, il était bien plus compliqué à utiliser — et à nettoyer — qu’un classique tapis en bambou, et présentait deux inconvénients majeurs : être limité aux makis (impossible de mettre l’algue au milieu), et n’avoir aucun contrôle sur les rouleaux qui en sortent.

Par ailleurs, les seules instructions données supposent que l’objet ne peut que fonctionner. C’est bien normal puisque l’argument de vente repose justement sur la simplicité — la magie — de cet objet. Sauf que lorsqu’on vient à l’utiliser et que le résultat ne correspond pas à nos ententes… le sortilège se rompt. On ne sait plus quoi faire, et on est bien en peine pour trouver comment réussir à le faire fonctionner. Le sort qui attend l’objet après quelques essais est donc tout trouvé : le fond du placard — si le jeter nous fait trop mal au cœur.


Pour résumer, la stratégie de ces soi-disant innovateurs consiste à vendre un produit inefficace qui vient remplir un besoin qu’on n’avait jamais remarqué jusqu’alors. À y regarder de plus près, ça ressemble méchamment aux camelots qu’on trouve dans les foires. Mais eux s’adressent aux millenials et non pas aux ménagères : des consommateurs prêts à payer le prix fort pour une expérience stylée. Ce sont donc en quelque sorte la version 2.0 des camelots, qui ont évolué pour mieux s’adapter aux goûts de leurs nouvelles proies.

Notes

[1] Je confesse avoir déjà offert ce genre de cadeaux, quand je manquais d’inspiration, ou que je ne connaissais pas vraiment bien la personne.

[2] Une exception peut-être, dans les produits qu’ils proposent, la mayonnaise. Quoique, elle peut servir pour accompagner hot dogs et burgers qui eux relèvent bien de la nourriture sociale.

[3] Un autre argument de vente est ajouté au passage chez Cookut : celui de l’écologie. D’après eux, leurs appareils seraient écologiques car ils ne requièrent pas d’électricité, ou ne laissent pas de déchets chimiques. Certes. Mais ils ne semblent pas s’interroger sur l’impact de la fabrication d’objets volumineux/inutiles qui ne « servent » qu’à une seule chose…