Le meilleur article. De tous les temps.

Aujourd’hui, nous allons parler du langage. Nul besoin d’être linguiste pour suivre, puisque l’acte dont on va parler est commis par tout le monde, partout, tout le temps. Quel est-il ? L’exagération. [1]

Un outil de communication

En soi, l’exagération n’est pas une mauvaise chose : comme l’explique l’article Wikipédia consacré à l’hyperbole, elle permet de mettre en relief une idée pour mieux capter l’attention. Ainsi, il n’est pas rare en sortant d’une séance de cinéma de dire que le film était :

  • génial ;
  • extraordinaire ;
  • le meilleur de tous les temps.

Etc., vous avez compris. En fait, ces qualificatifs sont utilisés pour décrire nombre d’expériences de la vie quotidienne : un resto, un film, un livre, une sortie. Ces exagérations ont un intérêt double :

  1. engager émotionnellement le destinataire ;
  2. se convaincre soi-même (si je pense que c’est/c’était si bien que ça, ça ne peut/pouvait pas être en fait mauvais).

L’hyperbole est donc un outil bien pratique dans l’attirail du communicant. Eh oui, les marques l’ont bien compris : rien de tel qu’une campagne de pub trop-belle-pour-être-vraie pour faire vendre un produit.

Des valeurs démesurées

Mais s’interroge-t-on sur le sens des mots ? Reprenons les exemples donnés plus haut, et décortiquons les mots. Génial, c’est ce qui relève du génie, c’est-à-dire d’une très grande intelligence. Extraordinaire, c’est ce qui sort de l’ordinaire, donc sous son acception méliorative, ce qui est mieux que l’ordinaire. Quand on utilise ces qualificatifs, est-ce qu’on pense au sens qu’ils portent véritablement, ou bien voulons-nous simplement dire que c’était trop-génial-méga-ouf ?

Cette surabondance d’hyperboles a un effet pervers double. Premièrement, présenter les choses sous un jour trop favorable gonfle les attentes : combien de fois a-t-on fini un film vanté comme « exceptionnel » en se disant ah, c’était que ça ? En exagérant les promesses, on augmente d’autant plus la déception face à la réalité.

Gauche : pizza hyperbolique. Droite : pizza euclidienne.

Deuxièmement, un effet d’accoutumance se fait ressentir : une chose qui n’est pas incroyable ne mérite plus notre attention. Cet effet est d’autant plus pervers qu’il est auto-entretenu : plus on consomme d’hyperboles, plus on a besoin d’hyperboles fortes. Les communicants se rendent bien compte qu’il faut toujours plus exagérer pour attirer notre attention [2].

Tout cela questionne la valeur qu’on accorde aux mots — valeur au sens non pas moral mais quasiment numérique. En effet, quelle est la différence entre un film génial et un film extraordinaire ? Dans les faits, il semblerait aucune : à l’usage, ces mots auraient pu être remplacés par « très bien » [3]. Et c’est justement ce que proposa George Orwell.

La mort du libre-arbitre

Dans son roman dystopique 1984, il interroge la relation que le langage entretient avec la pensée. Outre ses mesures de surveillance généralisée, de réécriture de l’histoire et de négation de l’individualisme, la société (nommée Angsoc) dépeinte dans ce livre institue une nouvelle langue (appelée novlangue), dépouillée de ses mots inutiles. Laissons le personnage de Syme, philologue, nous l’expliquer.

C’est une belle chose, la destruction des mots (…), il y a des centaines de noms dont on peut aussi se débarrasser. Pas seulement les synonymes, il y a aussi les antonymes. Après tout, quelle raison d’exister y a-t-il pour un mot qui n’est que le contraire d’un autre ? Les mots portent en eux-mêmes leur contraire. Prenez « bon », par exemple. Si vous avez un mot comme « bon » quelle nécessité y a-t-il à avoir un mot comme « mauvais » ? « Inbon » fera tout aussi bien, mieux même, parce qu’il est l’opposé exact de bon, ce que n’est pas l’autre mot. Et si l’on désire un mot plus fort que « bon », quel sens y a-t-il à avoir toute une chaîne de mots vagues et inutiles comme « excellent », « splendide » et tout le reste ? « Plusbon » englobe le sens de tous ces mots, et, si l’on veut un mot encore plus fort, il y a « double-plusbon ».

Il semblerait donc que l’Angsoc pousse à l’extrême la logique présente en sous-texte dans nos échanges de tous les jours. Seules comptent les idées polarisées, et à la poubelle les nuances. Certains hommes puissants l’ont bien compris.

(Véritable citation d’une interview de Donald Trump)

En habituant le public à ses positions extrêmes, articulées par un vocabulaire digne d’un élève de 6ème, les prises de parole de Donald Trump ont pour effet de faire apparaître toutes les autres positions comme finalement modérées [4]. C’est ce qu’on appelle le déplacement de la fenêtre d’Overton : par contraste avec Trump, toute opinion Républicaine moins extrême devient acceptable.

Mais dans 1984, qu’est-ce qui motive l’Angsoc ? Est-ce faire passer la pilule aux habitants ? Nous allons voir que son dessein est en réalité bien plus sournois. Redonnons la parole à Syme :

Savez-vous que la novlangue est la seule langue dont le vocabulaire diminue chaque année ? Ne voyez-vous pas que le véritable but de la novlangue est de restreindre les limites de la pensée ? À la fin, nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer (…). Chaque année, de moins en moins de mots, et le champ de la conscience de plus en plus restreint (…). La Révolution sera complète quand le langage sera parfait. La novlangue est l’angsoc et l’angsoc est la novlangue.

On peut donc conclure en résumant l’audacieuse thèse d’Orwell : l’appauvrissement du vocabulaire, c’est l’appauvrissement de la pensée [4].


Notes

[1] Les plus attentifs auront repéré une mise en abyme dans ce paragraphe.

[2] On peut rapprocher ça de la course à la représentation d’une vie parfaite chez les influenceurs sur les réseaux sociaux.

[3] Il est ici question du langage tel qu’il est parlé dans la vie courante, et évidemment non d’un idéal littéraire.

[4] Les allocutions de Trump ont également la fâcheuse tendance à exaspérer les traducteurs politiques.

[5] Voir à ce sujet l’excellente vidéo du youtubeur français Monsieur Phi : LA NOVLANGUE dans 1984 de George Orwell.

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Une histoire de séparation

Hier, j’ai assisté à un tournage. Alors que la plupart des gens garderaient les yeux fixés sur les acteurs, les miens traînaient un peu partout pour voir l’ingéniosité déployée par l’ensemble des outils et machines utilisés sur le tournage. Parmi ces curiosités technologiques, une a attiré mon attention plus que les autres : la mallette à filtres ND. Ces filtres, qu’on utilise dans les environnements très lumineux, peuvent sembler anodins. Mais en comprenant leur rôle en photographie, nous allons en fait voir que cette logique générale se décline dans d’autres domaines très inattendus. Vous vous êtes toujours demandé quel était le point commun entre Uber, les salles de fitness et les lasers ? C’est parti !

Quand on prend une photo, après avoir cadré et fait le point, se pose le problème de l’éclairage. Avant l’invention du mode automatique sur les appareils numériques, on devait jouer avec plusieurs réglages pour s’assurer que l’image ne soit ni trop sombre, ni trop claire. Les trois paramètres qui jouent sont l’ouverture, la durée d’exposition, et la sensibilité. Pour simplifier, ils permettent respectivement de régler la profondeur de champ, figer des mouvements rapides, et contrôler le bruit de l’image.

Or, chaque changement de paramètre a aussi la fâcheuse tendance à changer le niveau de luminosité de l’image. Donc, quand on a trouvé un bon réglage et qu’on veut bouger un seul paramètre (disons la durée d’exposition, parce que le sujet est en mouvement par exemple), on est obligé d’en changer un deuxième pour garder une luminosité acceptable [1] . Tous ces réglages sont longs et fastidieux, et ça porte même un nom en photographie : le triangle de l’exposition . Fort heureusement, le mode automatique de notre appareil photo/smartphone gère tout ça pour nous.

Mais si on veut changer un seul paramètre, on est bloqué ? Et bien non ! Les filtres à densité neutre , appelés ND pour Neutral Density , permettent justement d’altérer uniquement la luminosité de l’image ! L’adjectif neutre indique bien que leur effet sur l’image est neutre, et qu’ils n’altèrent donc pas d’autres propriétés comme les couleurs ou la profondeur de champ. L’intérêt dans une production cinématographique est évident : une fois qu’on a fait les choix artistiques, on peut s’adapter à de nouvelles conditions d’éclairage sans altérer l’aspect de l’image — ce qu’on a besoin de faire si on tourne en extérieur et que le ciel se couvre, par exemple.

On voit donc que les filtres ND ont été conçus dans le rôle d’ajuster un seul paramètre qui, jusqu’alors, dépendait d’autres facteurs [2] . Cette opération porte de nombreux noms : séparer, rendre indépendant, décorréler, factoriser, orthogonaliser… Ces mots appartiennent à des jargons différents mais revêtent un sens commun, qu’on a vu à l’œuvre avec nos filtres ND : celui d’isoler un paramètre pour pouvoir le régler sans modifier les autres paramètres. Ce principe est présent dans bien d’autres aspects de notre quotidien, comme nous allons le découvrir.

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