Quand les mots tuent #Covid19

Il y a bien longtemps que je dénonce le mauvais usage des mots. Je crois en effet que le sens qu’on prête aux mots conditionne notre vision du monde et, partant, notre façon de penser et d’aborder les problèmes — et j’en ai déjà parlé ici. En 2016, la lecture du livre La langue des médias m’a apporté bien des preuves que l’utilisation problématique du langage par les médias jouait un rôle crucial dans le façonnement de l’ethos populaire.

Cela fait trop longtemps que les médias déforment le sens des mots. Premièrement, ils prouvent par là qu’ils ne comprennent pas ce qu’ils disent. Deuxièmement, ce laxisme est légitimé aux yeux de tous, ce qui participe de la perte de discernement dans la population. On a trop habitué les gens à ne pas prêter attention au sens des mots. Résultat, lorsqu’on aurait pu clairement expliquer à la population ce qui se passe, on se retrouve pris au piège. Et aujourd’hui, avec le nombre grandissant de victimes du Covid19, et la crise sanitaire qui pointe le bout de son nez, on est sur le point d’en payer le prix.

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Cela fait des années qu’on parle de croissance exponentielle pour qualifier quelque chose de « gros » ou de « rapide ». Lorsqu’un cours financier augmente soudainement — exponentielle ! Lorsqu’une entreprise connaît une belle croissance — exponentielle ! Est-ce que quelqu’un vérifie que cette croissance est véritablement exponentielle et non pas, par exemple, quadratique (x^2), cubique (x^3), ou autre ? Savent-ils seulement qu’il suffit de tracer la courbe avec une échelle logarithmique ?

Mais lorsqu’on a affaire à une épidémie… silence gênant. Aucun journaliste, à ma connaissance, n’a osé prononcer le mot exponentiel en parlant du coronavirus. Ça fait des années qu’ils nous bassinent avec des fausses croissances exponentielles, et le jour où ils en ont une sous le nez, ils sont incapables de la nommer.

Je ne vais pas redonner les explications sur la croissance exponentielle, d’autres l’ont déjà fait. Ses propriétés ne sont pourtant pas si dures que ça à comprendre : chaque jour, le nombre de nouveaux cas est égal à une proportion fixe du nombre de cas de la veille — pour Covid19, on tourne autour de 30%. En clair, chaque jour on fait +30%. Donc quand on était à 10 cas, on n’en rajoutait que 3, mais maintenant qu’on tourne autour des 6000, on peut s’attendre à voir une progression de +1800 nouveaux cas demain.

Donc par pitié, chers médias, arrêtez de vous étonner chaque jour que la croissance est « la plus forte depuis le début de la crise ». Et au passage, vous devriez vous renseigner sur la définition du mot épicentre. Dans tous les dictionnaires, cela ne fait référence qu’à la projection du foyer d’un séisme à la surface terrestre — le préfixe grec « épi » signifiant « sur », et c’est le même que dans épicycle, épigraphe, épicène.

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Parler de « l’épicentre de l’épidémie » pour faire référence au lieu où elle est la plus active est certes une belle métaphore, mais gageons qu’on finisse par perdre petit à petit le sens des mots. Espérons que cette désorientation intellectuelle ne se métamorphose pas, lors de la prochaine catastrophe naturelle, en le chaos qu’on a vu régner ces derniers jours en Europe.


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Covid19 et la croissance exponentielle

Depuis la rédaction de l’article, la croissance exponentielle continue, et la trajectoire de la France (bleue) est toujours aussi proche de celle de l’Italie (rouge) ! Voir le graphique ci-dessus.

Sources : données de l’université Johns Hopkins compilées à l’adresse https://coronavirus.politologue.com

Mise à jour du 16 mars

La pandémie liée au Covid19 gagne dangereusement le monde. Chaque pays prend ses dispositions et publie ses recommandations officielles — se laver les mains fréquemment, ne plus serrer les mains ou faire la bise, etc.

Il y a cependant un paradoxe. Les pays où le nombre de cas est encore faible semblent croire qu’il leur est inutile de prendre des mesures trop contraignantes — sous peine de se voir qualifier de mesures démesurées… Il est vrai qu’on a tendance à sous-estimer la gravité d’une épidémie, surtout lorsqu’on est jeune et en bonne santé et qu’on se dit qu’au pire, avoir l’équivalent d’une grippe pendant une semaine, y’a pas mort d’homme. Bien au contraire, il faut absolument garder en tête deux points cruciaux :

  1. Même si le coronavirus n’est pas si grave que ça pour un jeune, et même celui-ci ne développe pas de symptômes, il sera un vecteur de transmission et pourra infecter à son tour les individus à risque — parmi lesquelles les personnes de plus de 50 ans ou présentant des troubles respiratoires. N’oublions pas que les lésions pulmonaires peuvent être très graves et conduire à un Syndrome de Détresse Respiratoire Aiguë (la raison pour laquelle les services de réanimation risquent le débordement)
  2. Le nombre de contaminés suit une loi de croissance exponentielle. Ainsi, un faible nombre de diagnostiqués aujourd’hui n’est pas vraiment matière à rassurer

Il y a déjà suffisamment de ressources en ligne qui traitent du problème du point de vue sanitaire. Je vais donc m’attarder sur le deuxième point, ce qui sera l’occasion de rappeler quelques fondamentaux mathématiques qui, en ces temps de pandémie, gagneraient à être connus d’un plus grand nombre.

Maladie contagieuse = croissance exponentielle

Tout repose sur l’idée très simple suivante : un malade, en contact avec d’autres personnes, peut leur transmettre le virus. Ok, dit comme ça ce n’est rien de neuf. Mais cela signifie que sans mesure de confinement, plus il y a de malades, plus le nombre de personnes nouvellement infectées sera élevé. On peut même dire que chaque jour, le nombre de nouveaux cas est proportionnel au nombre de cas de la veille [1]. Les données relevées partout dans le monde suggèrent une valeur de proportionnalité comprise entre 1,2 et 1,3. Dit autrement : chaque jour, le nombre de malades bondit de 20% à 30%.

Ceci est caractéristique d’une croissance exponentielle. C’est une suite qui évolue en partant d’un nombre initial (qu’on peut dire égal à 1, correspondant ici au patient zéro) et qui multiplie à chaque fois par une constante (ici disons 1,3). Voici l’évolution que cela donne sur 20 jours :

Suite à croissance exponentielle (taux 1,3). Si le démarrage est lent, ça s’emballe très vite !

On voit qu’au bout d’un moment (ici à peu près 10 jours), la situation s’emballe très vite. Voyons maintenant ce qu’il se passerait si on ne regardait que sur un horizon de 10 jours, et qu’on comparait à un autre pays qui partirait d’un nombre de cas plus aigu :

La courbe rouge et la courbe bleue représentent une situation imaginaire, où deux pays démarrent avec un nombre de cas différents

Si on habite dans le pays rouge, on comprend rapidement qu’on a affaire à une crise sanitaire majeure et qu’il faut agir pour endiguer la prolifération du virus. En revanche, depuis le pays bleu, ça semble suffisamment calme. Si le gouvernement, voyant ces chiffres, imposait la quarantaine à sa population, on crierait sur les réseaux sociaux que c’est scandaleux, extrême, abusé… Et pourtant. Nous avons vu que le pays bleu finit lui aussi par subir la pandémie de plein fouet. Peut-on comparer les deux pays. Je vais vous révéler un truc : pour le pays rouge, j’ai mis comme valeur de départ celle du pays bleu au 11ème jour. Et les propriétés de l’exponentielle font que la courbe rouge correspond exactement à la fin de la courbe bleue :

Pour une croissance exponentielle, commencer avec une valeur plus élevée, c’est équivalent à commencer plus tard. Ce qui veut dire que les pays où les nombres de cas sont plus faibles ont simplement du retard sur les autres (si le taux d’évolution ne change pas, par exemple si aucune mesure n’est prise)

Cela signifie que lorsqu’on démarre d’une valeur plus élevée, c’est comme si on était dans le futur d’un autre pays — et réciproquement, si on démarre d’une valeur plus faible, c’est comme si on était dans le passé d’un autre pays [2]. Voici pourquoi on dit que la France a du retard sur l’Italie, ou que l’Europe a du retard sur la Chine. Le faible nombre de cas (enfin faible… relativement) d’il y a une semaine n’aurait pas dû être une invitation à rassurer la population (« ne vous en faites pas, la situation n’est pas si grave que ça, inutile de s’alarmer et donc de changer vos comportements »), mais à se rendre compte qu’il vaut mieux prendre des dispositions pour ralentir les contaminations (et donc faire baisser le facteur), afin de gagner le plus de temps possible.

Image
Si on trace la courbe de progression de l’Italie avec celle de la France décalée de 8 jours, on a une superposition quasi-parfaite

Finalement, la situation de cette dernière semaine en France résulte vraisemblablement du manque de mesures politiques fortes conjugué à l’insouciance de la population. Comme pour la majorité des drames modernes, la responsabilité est partagée entre tous.


Notes

[1] Tout cela est semblable au cas de la radioactivité : étant donné une certaine matière radioactive, le nombre de désintégrations (par unité de temps) est proportionnel à la quantité de matière présente. Cela conduit à la fameuse équation différentielle f’ = a.f (la dérivée est proportionnelle à la fonction) dont la solution est, par définition, une fonction exponentielle ; ici de la forme f(t) = f_0 . e^{at}. Noter que pour les désintégrations radioactives, a est négatif (la quantité de matière diminue), on a donc affaire à une décroissance exponentielle.

[2] Formellement, cela provient du fait que l’exponentielle convertit les additions en multiplications. Pour réaliser un décalage temporel d’une durée de t_0, on passe de f(t) à f(t-t_0).

Et ensuite, f_0e^{t – t_0} = f_0e^{t}e^{ – t_0} = (f_0 e^{ – t_0}) e^{t}.

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Résoudre des labyrinthes avec Photoshop, c’est possible

J’ai récemment découvert qu’on pouvait utiliser Photoshop pour résoudre des labyrinthes. Quelle surprise ! Cela prend moins d’une minute (sauf si on se perd dans les menus de Photoshop…) et ne requiert que des fonctionnalités basiques. Vous vous demandez comment c’est possible ? Ça tombe bien, on va expliquer tout ça.

Pour nous aider, il faut se demander ce qu’est un labyrinthe — ne paniquez pas, cette question n’a rien de philosophique (pour une fois). C’est un bloc qui a une entrée, une sortie, et des tas de culs-de-sac. Bien. À quoi cela nous mène d’écrire une telle évidence ? À prendre conscience qu’on peut dire qu’en somme, un labyrinthe, c’est un chemin principal (de l’entrée à la sortie, donc la « solution ») entouré par deux blocs de murs qui vont un peu dans tous les sens.

Et là c’est intéressant : quand on traverse le chemin principal, on peut faire comme si on était entouré à gauche et à droite par un mur — auquel cas le labyrinthe serait évident, il suffirait d’aller « toujours tout droit ». Bien sûr ce mur a plein de trous, qui mènent vers d’autres chemins, mais ce sont des distractions. On pourrait même s’imaginer qu’ils n’existent pas, qu’on est entouré de deux blocs solides (et non percés de plein de chemins).

Cela se comprend si on s’imagine comment on crée un labyrinthe. Le plus simple est de partir d’un carré plein, de « percer » la solution puis de lui rajouter des tas d’embranchements qui ne mènent nulle part.

Labyrinthe de départ. Sauriez-vous le résoudre sans la solution ?
Si on traverse le chemin solution du labyrinthe en ignorant les autres, c’est comme si on était entouré par un gros bloc massif sur notre gauche, et un sur notre droite ; les autres chemins ici sont floutés pour montrer qu’ils ne sont pas pertinents.

Et c’est exactement ceci qui va nous aider à résoudre notre labyrinthe sur Photoshop : on va boucher les trous qui ne mènent nulle part.

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Sommes–nous obsédés par l’optimisation ?

Depuis pas mal de temps, il semblerait qu’une frénésie d’optimisation ait gagné la société. Alors qu’à l’origine on s’intéressait surtout aux coûts, maintenant, tout le monde veut optimiser tout, tout le temps : la façon de travailler, les décisions qu’on prend, le choix de partenaire, etc. Je pense que le mot optimal — et ses variantes — sont souvent utilisés à tort et à travers. Les lecteurs réguliers du blog savent à quel point le sens des mots m’importe. Il ne pourrait en être différemment du mot optimisation, puisque c’est un mot très présent en maths [1].

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Tout d’abord un petit point de vocabulaire. Il y a souvent une confusion sur les mots optimal et optimum. Il se trouve que le premier est un adjectif, l’autre un nom (substantif). Tout comme pour minimum et maximum, d’origine latine, la règle de la terminaison est :

  • _um → nom singulier
  • _a → nom pluriel [2]
  • _al/_ale/_aux/_ales → adjectif (qui suit les règles d’accord en genre et en nombre)

Ainsi on peut parler d’un maximum ou alors de valeur maximale. Maintenant que ceci est clair, passons au vif du sujet.

Vous avez dit optimiser ?

L’optimalité est un concept mathématique. L’avantage des maths, c’est que les mots y ont un sens précis. En l’occurrence, l’optimisation concerne les fonctions [3]. Inutile de s’appesantir sur ce concept, ce qui compte — et en simplifiant — est que les fonctions prennent un nombre infini de valeurs. Et dans ce cadre, optimiser une fonction, c’est une idée très simple : trouver, dans cette infinité de valeur, la plus grande [4].

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Exemple de fonction avec son maximum et son minimum

L’important pour parler d’optimalité est d’être sûr que la valeur est bien meilleure que n’importe quelle autre valeur possible. Que n’importe quelle autre possible. Bon, en fait, quand on parle d’optimalité, on doit préciser quel ensemble des valeurs possibles on considère. Mais dans la plupart des cas — en maths, cela est assez évident. Et si ce n’est pas évident, il faut le préciser.

Choisir entre la peste et le choléra

Or, on entend fréquemment des propos tels que : « entre ces 3 options, la première est optimale. » Deux possibilités :

  1. Il n’existe vraiment que 3 solutions possibles, et aucune autre. Ce serait surprenant, et donc tout esprit critique qui se respecte doit se demander pourquoi. Ainsi la personne qui présente ces 3 options devrait clairement expliquer pourquoi il ne peut y avoir aucune autre possibilité [je liste cette éventualité par pur désir d’exhaustivité, car en fait ce n’est que très rarement le cas]
  2. Ou bien, plus vraisemblablement, il en existe d’autre. Pourquoi les avoir occultées ? Ce choix n’est probablement pas volontaire [5], il résulte sûrement d’une volonté de cadrer le raisonnement.

Dans le cas numéro 2, la personne qui parle voulait probablement dire meilleure, et c’est le mot qu’elle aurait du utiliser. Cela m’embête pour deux raisons. La première est que j’ai l’impression que ça relève du sciencewashing — je ne sais pas si le mot existe, du coup je l’invente là, maintenant. C’est comme le greenwashing, sauf qu’au lieu de nous conférer une autorité morale (grâce à l’environnement), cela nous confère une autorité intellectuelle par l’utilisation, abusive, d’un jargon scientifique. Or on sait à quel point les gens peuvent se faire avoir par des discours jargonnants mais vides de sens.

La seconde est que dire optimal suggère qu’on était dans le cas numéro 1, qu’il n’y a aucun autre choix possible. Non seulement cela rend insensible aux potentielles failles dans le raisonnement, mais aussi laisse une impression de choix du type « peste ou choléra ? » qui enferme l’esprit et l’empêche de réfléchir à d’autres alternatives — ce qu’on appelle en anglais to think outside the box.


En conclusion, méfions-nous des utilisations abusives des mots optimal et optimiser. Prenons un dernier exemple, dans le monde de l’entreprise. Quand les chefs d’un service veulent « optimiser » son fonctionnement, ils souhaitent en fait l’améliorer selon les critères qu’ils pensent être désirables. Mais si jamais ils se trompent quant à la pertinence de leur analyse — et cela est très fréquent — rien ne garantit l’efficacité des mesures adoptées.

Notes

[1] Je ne compte pas le nombre de cours qui s’appellent « Optimisation blablabla » que j’ai eus au fil de mes études.

[2] L’orthographe rectifiée de 1990 accepte optimums (au lieu d’optima).

[3] C’est donc un sous-sujet de ce qu’on appelle l’analyse.

[4] En fait, mathématiquement, optimiser peut vouloir dire trouver la plus grande ou la plus petite valeur… Cela peut paraître surprenant qu’un mot mathématique puisse vouloir dire une chose et son contraire, mais en fait le contexte permet presque toujours de savoir si on cherche la plus grande ou la plus petite valeur. Et pour ceux qui se demandent pourquoi une telle ambiguïté, c’est tout simplement parce que trouver la plus grande ou la plus petite valeur, c’est presque exactement le même problème. En effet, la plus grande valeur d’une fonction f est la plus petite de son opposée –f.

[5] Je pense que cela relève surtout d’un manque de ce que j’appelle l’imagination logique, c’est-à-dire la faculté à s’imaginer les conséquences logiques d’une situation donnée.

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Naissance

Nouvelle décennie, nouveau blog.

Comme tout nouveau-né, il a fallu lui trouver un nom. De préférence un nom qui évoque le (futur) contenu (à défaut de pouvoir trouver une combinaison de sons qui sonne bien) du blog. Sauf que s’il y a bien une chose que mes quelques mois à publier sur Medium m’ont appris, c’est qu’il est difficile de trouver un thème central concernant mes posts.

Après d’interminables tergiversations et conseils chaotiques [1] pour trouver un nom de blog, je suis à peu près certain que je finirai par regretter un jour où l’autre ce choix. Mais il faut bien se jeter à l’eau un jour ou l’autre. Et aujourd’hui est le jour idéal.

Pourquoi ? Outre le fait qu’on vient de célébrer le changement de décennie [2], aujourd’hui est un jour spécial. Nous sommes le 2 février 2020, soit le 02/02/2020, et ce que ce soit avec la notation européenne des dates qu’avec l’américaine ! Pour ceux qui ne l’auraient pas repéré, 02022020 est un palindrome, c’est-à-dire un « mot » qui se lit pareil de gauche à droite ou de droite à gauche, un peu comme kayak. Ce mot-nombre à même d’autres propriétés intéressantes :

  • il n’est composé que de 2 chiffres (0 et 2) qui sont tous les deux présents en quantités égales (4 de chaque), quantité qui est elle-même une puissance de 2 ;
  • il est composé de 8 chiffres, ce qui est égal à la somme de ses chiffres (0+2+0+2+2+0+2+0 = 8) ;
  • c’est le seul « palindrome universel » (valable pour la notation européenne et américaine) de la décennie ! Par exemple en 2021 on doit avoir 12/02 qui peut soit vouloir dire 12 février chez nous ou bien 2 décembre chez les américains… etc.

Bref, un jour particulièrement intéressant pour quelqu’un comme moi.

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Parlons maintenant du nom du blog. Idées transverses, pourquoi ? Pour capturer deux points fondamentaux de mes posts :

  1. Mon blog insistera sur la transversalité des concepts. Je pense que les différents champs de connaissance se nourrissent entre eux. Ainsi en lisant le blog, voire un seul article, vous pourrez découvrir des notions de maths, de science, d’informatique, d’économie, voire de linguistique (et beaucoup de critiques sur la société) [3]
  2. La plupart des médias écrits (blogs ou journaux en ligne) ont des sujets motivés par l’actualité. Chez moi, c’est différent : je parle de plein de choses différentes, que je trouve passionnantes (évidemment) mais qui n’attireraient pas forcément votre attention en temps normal.

Bref, le blog est un moyen de partager ce que je trouve intéressant, et une tentative de le rendre intéressant au plus grand nombre — bon et je l’avoue, surtout un endroit où me plaindre des absurdités que j’observe.

Quant au changement de plateforme, il est motivé par les limitations (et quelques frustrations) posées par Medium. Medium est une super plateforme pour écrire des articles d’opinion, mais lorsqu’on n’écrit pas sur un sujet tendance, elle ne rapporte pas beaucoup de lecteurs. J’ai donc décidé de m’en libérer et d’héberger le blog moi-même.

Mise à jour du 12 février

Les anciens articles ont maintenant été réintégrés au site !

Notes

[1] Il est d’ailleurs souvent très désagréable de demander conseil à plusieurs personnes, car on obtient toujours des conseils contradictoires. À qui se fier ? Et que faire lorsqu’on n’a pas d’avis personnel tranché ? C’est un des mystères de la vie…

[2] Certains relèvent que techniquement, la prochaine décennie devrait commencer en 2021 (puisque le calendrier n’a pas d’an 0), mais en bon informaticien je m’insurge.

[3] Liste non exhaustive inspirée par mon activité passée sur Medium.

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Le portrait de Dorian Gris

Regardez cette étrange image que j’ai créée pour vous. D’abord de près (ou en grand), puis de loin (ou en petit, ou en plissant des yeux). Vous pourriez être surpris, et même peut-être gêné… Si tout se passe bien, vous devriez distinguer le visage d’un homme qui, petit à petit, se métamorphose en femme. Comment expliquer ce sortilège ? Illusion d’optique ? Pas vraiment — en fait pas du tout, et c’est ce que nous allons voir dans cet article.

Photo à regarder d’abord de près (ou en grand), puis de loin (ou en petit, ou en plissant des yeux). Surprenant !

Pour bien comprendre le phénomène en jeu, on va devoir expliquer la décomposition spectrale des signaux. Ne partez pas ! Derrière ce nom barbare se cache une idée très simple et intuitive. Si si je vous jure ! Vous la rencontrez tous les jours sans vous en apercevoir. Faisons un petit détour par la musique pour comprendre.

Combinaison de fréquences

Au collège, on apprend qu’une note de musique n’est rien d’autre qu’une pulsation qui se répète avec une certaine fréquence. Plus la fréquence est élevée, plus la note est perçue comme aiguë, et réciproquement, une fréquence basse donne une note grave. C’est par exemple à ça que correspond le 440 Hz du diapason qui donne le La. La fréquence correspond au nombre de pulsations en une seconde, et on peut par exemple représenter le signal audio de la sorte :

De gauche à droite, les fréquences vont grandissant. Les plus malins reconnaîtront la fonction sinus [1] sur ces graphes, et ils auront raison : une fonction sinus représente ce qu’on appelle une onde pure, une note qui se déploie dans l’éternité des temps passés et futurs.

Regardons à présent ce qui se passe quand on additionne deux fréquences, l’une basse, l’autre haute.

On a comme l’impression que la fréquence haute s’enroule autour de la fréquence basse. En fait, on peut même remarquer deux propriétés intéressantes :

  • Si on dézoome, c’est-à-dire qu’on regarde de loin, le signal résultant ressemble énormément à la fréquence basse : on ne distingue plus les détails apportés par la fréquence haute
  • Au contraire, lorsqu’on regarde de près, on ne se rend plus compte de la forme globale donnée par la fréquence basse : ce qui est visible ressemble beaucoup à la fréquence haute

On a trouvé là le secret qui rend possible l’effet des visages : un signal livre ses fréquences hautes quand il est observé de près, et ses fréquences basses quand on le voit de loin. Mais vous allez sûrement vous demander : quel rapport avec les images ? Il n’y a pas de notion de fréquence à ce que je sache ? Eh bien, si !

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Qui veut de la justice ?

Parmi les préoccupations qui font l’actualité, la justice figure au premier plan. Qu’elle soit sociale (avec la réforme des retraites) ou légale (concernant l’affaire Sarah Halimi), elle est aux lèvres de presque toutes les revendications populaires. Normal.

Ces revendications présupposent un sens intuitif à la notion de justice. Cependant, on se rend souvent compte que justice et désir de justice ne coïncident que très rarement.

L’objet de la justice

La notion de justice surgit surtout dans le scandale de son absence : c’est souvent l’ardeur du sentiment d’injustice qui pousse à la réclamer [1]. Et quelles situations semblent injustes ? Celles où l’on observe un décalage entre ce qui est et ce qui devrait être. Le problème est qu’en société, il est difficile de travailler avec un jugement qualitatif — sauf si on écrit un ouvrage philosophique. Pour s’assurer de la compétence d’un candidat à l’embauche, il est bien plus facile de s’appuyer sur des mesures (des valeurs) objectives telles que les résultats à des tests que sur des vagues promesses [2].

On se ramène donc souvent à un jugement quantitatif : au lieu de parler d’être et de devoir être, on parlera d’avoir et de devoir avoir. La justice se rapporte alors à la question de la répartition des ressources [3], et dans ce cadre quantitatif, elle porte un autre nom d’apparence plus simple : l’égalité. Notons d’emblée que l’injustice disparaîtrait si les ressources étaient disponibles en quantité illimitée : il serait toujours « gratuit » de donner plus à quelqu’un (autrement dit, personne ne serait lésé). Les belles phrases — prononcées par exemple en période de trouble social — qui semblent ignorer la finitude des ressources relèvent donc de la démagogie [4].

Pour fixer les idées, imaginons une situation fictive où 8 personnes doivent se partager un nombre limité de ressources. Le cadre bleu correspond à ce que chacun espère, le vert à ce qu’il reçoit. Certains ont exactement ce qu’ils désirent, d’autres plus, d’autres moins.

8 personnes doivent se partager un certain nombre de ressources. Le cadre bleu correspond à ce qu’ils voudraient recevoir, le remplissage vert à ce qu’ils reçoivent (cette répartition ne correspond à rien, elle ne sert qu’à illustrer les propos)

L’injustice peut ici être facilement mesurée, comme l’écart mathématique entre le désir et la réalité [5]. Réciproquement, la justice consiste à trouver une bonne façon de remplir les cases : c’est une vision actionnable de la justice (puisqu’elle nous dit quoi faire).

Sauf qu’on est en droit de poser plusieurs questions :

  1. Que faire lorsqu’il n’y a pas assez pour contenter tout le monde ? Les individus délaissés ressentiraient une profonde injustice. Dans ce cas, combler une injustice (en donnant plus à l’un) en crée une autre par ailleurs.
  1. Qu’est-ce qui justifie (voire qui légitime) les désirs de chacun ? Prenons G par exemple, sa prétention n’est-elle pas démesurée ? Pourquoi devrait-il recevoir bien plus que les autres (comme E qui se contente de la moitié) ? Ici, le retour à un concept qualitatif (celui du mérite) fait se mordre la queue à l’ambition de caractériser la justice.

Pour sortir de l’impasse, on pourrait décider d’abandonner les problèmes quantitatifs, pour ne garder qu’une justice éthérée, qualitative. Cela veut dire une justice qui ne traite pas de nombreux problèmes, tels que l’argent, ce qui est évidemment un non-sens.

Ou alors, on peut invoquer un principe plus fort que les désirs personnels. Une sorte de principe qui permet d’accorder de la légitimité aux doléances de chacun. À partir de là, deux options :

  • On admet que chacun peut avoir des doléances différentes, et il faut décider de critères de légitimité. Cette définition est nécessairement arbitraire (puisqu’elle fait intervenir un arbitre, qui face à chaque cas, délibèrera quant à la légitimité). Cette justice en résumé, c’est : chacun selon ses besoins (justice qualifiée de distributive [6]). Mais comme on vient de le voir, elle est arbitraire, donc critiquable.
  • Sinon, on estime que chacun doit recevoir la même quantité. Cette vision extrême de la justice (qualifiée de commutative [6]) ne pose qu’une seule et unique décision arbitraire, un peu comme l’axiome fondateur de toute théorie : que les humains sont égaux. De là découle qu’ils méritent tous la même part. Point barre.

Une justice paradoxale

Il semblerait bien que le seul moyen d’être absolument juste est de ne faire aucune distinction entre les personnes. C’est par exemple l’objectif affiché par les mesures d’égalité des chances. Cela a une implication surprenante lorsqu’on ne peut satisfaire tout le monde. En effet, on devra faire en sorte que les chances de recevoir une certaine quantité soient égales pour tous. Comment atteindre ce but ? C’est très simple, quand on comprend que le mot chances est à prendre littéralement : il suffit de tirer au hasard, avec la même probabilité pour tous.

La juste répartition des biens et richesses s’opérerait donc par l’intervention de la grâce du hasard, qui constitue l’unique autorité qui, par définition, ne favorise rien ni personne [7]. Cela représenterait en quelque sorte une justice extrémale, l’horizon théorique qu’une justice bien justifiée devrait atteindre.

Justice extrémale, oui, mais peut-être aussi justice extrémiste. La quasi-totalité des gens s’accordent pour dire qu’un système qui attribue des ressources au hasard est un système inhumain et criant d’injustice — il n’y a qu’à voir les réactions suscitées par les changement d’admission à la fac. D’où la conclusion paradoxale : une justice objective réalise une injustice subjective. Qui est alors prêt à la désirer ?


Notes

[1] Ce trait de la justice est à rapprocher du concept théologique de « via negativa » (voie négative), soutenu par exemple par Thomas d’Aquin ou Maïmonide, qui propose de conceptualiser Dieu uniquement par la négative (non corporel, non fini, etc.). De même, on arrive mieux à caractériser (ressentir) l’injustice que la justice.

[2] Le passage de critères qualitatifs à quantitatifs n’est pas un problème simple. Dans l’exemple cité de la compétence d’un candidat, de bons résultats à un test peuvent n’être que le reflet d’un travail de préparation pour ce test en particulier — ce qu’on appelle le « bachotage ». Lire à ce propos l’excellent livre Les stratégies absurdes, ou Comment faire pire en croyant faire mieux.

[3] Ressource est entendu ici au sens large : il peut s’agir de biens matériels (nourriture, habits), immatériels (brevets, droits d’auteur), ou de position sociale (place à l’université, poste en entreprise)

[4] Curieusement, les remarques qui commencent par « il suffit de » sont souvent dans ce cas.

[5] En tout cas on peut mesurer l’injustice personnelle, ressentie par un individu donné. Cette notion recouvre en grande partie ce que les économistes — et les tenants d’une morale utilitariste — appellent l’utilité. Cependant il faut noter qu’agréger l’utilité de plusieurs individus en un score global est un problème délicat…

[6] Ces notions de justice commutative et de justice distributive sont dues à Aristote.

[7] Une telle justice serait en fait très proche, voire indistinguable, du concept de providence divine. Puisqu’on ne peut comprendre les « décisions » prises par le hasard, il est satisfaisant de les attribuer à une cause transcendante. Les voies du seigneur sont impénétrables…

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