Le design absurde

Depuis quelques années, je vois de plus en plus de boutiques et marques spécialisées dans ce que je qualifie de design inutile ; nous allons voir pourquoi. Leur proposition de valeur est simple : nous faire remplacer nos objets du quotidien par des variantes « design » (entendre : cher). On peut penser à Pylones, chaîne de magasins qui se qualifie de créateur, terme qui comme tout le monde sait est le cousin noble du designer.

En voyant tous ces objets, je me fais souvent la même réflexion : ils semblent n’avoir été créés que pour être offerts. Surtout parce que je n’aurais pas l’idée de les acheter pour moi-même—ne serait-ce que parce qu’ils sont horriblement chers. Si alors je l’offre à quelqu’un qui me ressemble, il ne verra pas d’utilité non plus à l’objet. Donc ce serait un mauvais cadeau. D’où le statut éminemment paradoxal de ce type d’objets : un objet conçu uniquement pour être un cadeau est condamné à être un mauvais cadeau [1].

Certains objets chez Pylones sont certes chers, mais ont le mérite d’être mignons, drôles. Mais d’autres sont carrément contre-productifs, c’est-à-dire que le redesign opéré au nom du style diminue l’usabilité du produit. Parfois, la nouvelle forme de l’objet le rend inadapté à l’utilisation qu’on doit en faire (attrape désagréable, manque de force dans les mouvements, etc.). Or la vocation même du design, c’est adapter l’objet à son usage (et non pas le rendre « stylé » comme beaucoup semblent croire). Quand le design inutile devient contre-productif, je le qualifie de design absurde.

Quand l’idée du designer se retourne contre lui

Prenons à présent un cas concret, celui d’une marque que je vais allègrement critiquer dans les lignes qui suivent : Cookut. J’ai récemment eu affaire à l’une de leurs créations qui m’a fait rire jaune. En les cherchant sur internet, j’ai fini par conclure que la quasi-totalité de leurs produits semblent relever du design absurde.

On retrouve des appareils dont le principe est toujours le même : simplifier la cuisine. Enfin, la cuisine, pas celle de grand-mère, non. Entendre plutôt la cuisine sociale, c’est-à-dire la nourriture qu’on consomme avec des potes : sushis, mojitos, crêpes et chantilly [2]. L’argument de vente repose sur une triple promesse : c’est facile, rapide et inratable. La forme, qui apparaît toujours astucieuse (« ah mais oui, c’est malin ! c’est sûr que ça va marcher ») n’est selon moi pas là pour déclencher l’acte d’achat, mais pour légitimer la triple promesse [3]. Or, aucune de ces promesses n’est tenue. Pour avoir testé l’appareil à sushis, il était bien plus compliqué à utiliser — et à nettoyer — qu’un classique tapis en bambou, et présentait deux inconvénients majeurs : être limité aux makis (impossible de mettre l’algue au milieu), et n’avoir aucun contrôle sur les rouleaux qui en sortent.

Par ailleurs, les seules instructions données supposent que l’objet ne peut que fonctionner. C’est bien normal puisque l’argument de vente repose justement sur la simplicité — la magie — de cet objet. Sauf que lorsqu’on vient à l’utiliser et que le résultat ne correspond pas à nos ententes… le sortilège se rompt. On ne sait plus quoi faire, et on est bien en peine pour trouver comment réussir à le faire fonctionner. Le sort qui attend l’objet après quelques essais est donc tout trouvé : le fond du placard — si le jeter nous fait trop mal au cœur.


Pour résumer, la stratégie de ces soi-disant innovateurs consiste à vendre un produit inefficace qui vient remplir un besoin qu’on n’avait jamais remarqué jusqu’alors. À y regarder de plus près, ça ressemble méchamment aux camelots qu’on trouve dans les foires. Mais eux s’adressent aux millenials et non pas aux ménagères : des consommateurs prêts à payer le prix fort pour une expérience stylée. Ce sont donc en quelque sorte la version 2.0 des camelots, qui ont évolué pour mieux s’adapter aux goûts de leurs nouvelles proies.

Notes

[1] Je confesse avoir déjà offert ce genre de cadeaux, quand je manquais d’inspiration, ou que je ne connaissais pas vraiment bien la personne.

[2] Une exception peut-être, dans les produits qu’ils proposent, la mayonnaise. Quoique, elle peut servir pour accompagner hot dogs et burgers qui eux relèvent bien de la nourriture sociale.

[3] Un autre argument de vente est ajouté au passage chez Cookut : celui de l’écologie. D’après eux, leurs appareils seraient écologiques car ils ne requièrent pas d’électricité, ou ne laissent pas de déchets chimiques. Certes. Mais ils ne semblent pas s’interroger sur l’impact de la fabrication d’objets volumineux/inutiles qui ne « servent » qu’à une seule chose…

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