Faut-il commander la glace vanille ?

Ah, l’été… cette saison rendue extraordinaire tant par ses températures—qui ont brisé tous les records (#réchauffementclimatique)—que par l’irrésistible envie de manger une glace qui en découle.

Enfin, qu’on se l’avoue, chaque être humain normalement constitué a constamment envie d’une glace. Sauf qu’en été, les hautes températures font oublier la culpabilité de céder à l’appel des calories. On s’est décidé : on peut s’accorder ce petit plaisir coupable. Mais enfin arrivé devant le glacier, la même question se pose inlassablement :

Faut-il commander la glace vanille ou la glace fraise-basilic ?

Cette question cristallise en fait l’ensemble de nos indécisions et problèmes non résolus au cours de l’année. L’alternative à laquelle on fait face propose en effet deux options difficiles à concilier [1].

  • D’un côté, la vanille représente la valeur sûre, la promesse d’une sensation agréable, la satisfaction dans la répétition d’une habitude acquise dès l’enfance.
  • De l’autre, le parfum original (exemplifié par le goût fraise-basilic, mais il peut être tout autre) symbolise quant à lui l’incertain, l’expérimentation, une terre à explorer qui peut être aride comme pleine de richesses.

Compromis exploration/exploitation

Quand on a déjà pris la même route des centaines de fois, on peut être réticent à s’éloigner des sentiers battus. Ce problème est connu sous le nom de « compromis exploration/exploitation », qui tient son nom de l’époque de la Ruée vers l’or [2]. En tant que nouveau chercheur d’or, faut-il :

  1. se ruer vers les filons les plus prometteurs, où de nombreuses personnes se trouvent déjà ?
  2. ou aller dans une zone inexploitée et espérer trouver LA pépite ?

Comme l’explique cette excellente vidéo Youtube, James Marshall, qui découvrit la première pépite d’or en Californie, fut dépouillé par ses successeurs et n’a jamais profité de sa découverte [3]. Il est en effet souvent plus facile de s’enrichir en exploitant les ressources déjà connues qu’en essayant d’en trouver des nouvelles.

Commander une énième glace vanille, c’est exploiter le même filon qu’on a déjà exploité pendant si longtemps. Va-t-on se risquer de s’aventurer dans des parfums inconnus, et risquer la déception ? Combien de fois était-on prêt à commander la glace fraise-basilic, mais qu’on se ravise au dernier moment par peur d’être déçu ?

Cette alternative évoque également la problématique liée aux paris : dans quels cas faut-il privilégier la sûreté à l’audace ?

L’ (dés)amour du risque

Prenons un exemple pour comprendre la mécanique du pari. Dans la rue, on nous propose deux jeux de hasard :

  1. Soit gagner 1€, avec certitude.
  2. Soit tirer à pile ou face, et gagner 2€ en cas de réussite (50% de chance), soit ne rien gagner (50% de chance).

Choisir l’option 1 ou 2, c’est faire un pari : payer une certaine somme d’argent pour en recevoir une autre, dont la valeur est incertaine (même l’option avec 100% de chance peut être vue comme un pari). En termes probabilistes, les deux jeux sont équivalents — puisqu’ils ont la même espérance de gains. On pourrait s’attendre à ce que personne n’ait de préférence pour l’un ou l’autre.

Pourtant, la majorité des gens préfèreront opter pour l’issue la moins incertaine : c’est ce qu’on appelle l’aversion au risque [4]. Ou, comme le dit la sagesse populaire, un tiens vaut mieux que deux tu l’auras.

Concernant la glace, on parie que le parfum choisi sera le plus satisfaisant. Sauf qu’en vertu du principe d’aversion au risque, on a tendance à sur-évaluer l’effet d’un choix décevant—surtout par contraste avec le choix sûr. Ce biais nous pousse bien souvent à privilégier l’exploitation, au détriment de l’exploration de nouveaux goûts qui pourraient nous plaire en fait encore plus.

Peut-on se défaire de ce biais et faire preuve d’un plus grand courage gastronomique ?

Se préparer à suivre la voie désirée

Il se trouve qu’un concept économique peut venir à notre rescousse : celui du coût d’opportunité. Exprimé simplement : quand on fait un choix, on renonce aux autres choix, et donc on perd les bienfaits que ces autres choix auraient apportés. Psychologiquement, ce principe est à l’origine du « mal du siècle » des millennials qui regrettent toutes les expériences potentiellement amazing qu’ils ont ratées—phénomène désigné par l’acronyme FOMO, Fear Of Missing Out (la peur de passer à côté de quelque chose).

Si on évalue ces bienfaits en unités de satisfaction—que les économistes appellent l’utilité— ne pas choisir la meilleure option revient à payer la différence [5]. Ce n’est pas clair ? Illustrons cette situation avec les glaces.

Imaginons qu’on choisisse vanille—l’option sûre—, mais qu’en fait on aurait préféré un autre parfum imaginaire, disons, fraise-basilic. Par exemple, en mesurant la satisfaction sur une échelle de 1 à 10, imaginons qu’on attribuerait la note de 7 à la vanille et de 9 à fraise-basilic. Alors, en choisissant vanille, c’est comme si on « payait » 2 comme manque à gagner, puisqu’avec la même dépense (le prix de la glace) on aurait pu tirer une plus grande satisfaction. La différence de satisfaction est égale au coût d’opportunité.

Mais parfois, quand l’alternative se présente à répétition, les coûts d’opportunité se cumulent avec le temps qui passe.

Cette idée est très intuitive dans certains contextes. Par exemple, tout le monde conçoit qu’économiser 200€ en ne colmatant pas maintenant une fuite d’eau nous coutera plus cher dans quelques semaines. Ça nous coutera d’autant plus qu’on attend avant d’engager des dépenses.

Pourtant on échoue souvent à identifier ces effets dans d’autres situations—notamment dès qu’il n’est plus directement question de prix mais de qualité.

Ainsi en est-il de la glace. Comme on vient de le voir, choisir vanille et donc ne pas choisir fraise-basilic, c’est payer 2. Évidemment, ce n’est pas beaucoup. Sauf qu’il faut multiplier ce coût par toutes les occasions manquées. Si on attend trois ans après avoir entendu parler du parfum fraise-basilic pour l’essayer, le vrai coût d’opportunité qu’on paye est de 2 fois le nombre de glaces vanille qu’on a mangées pendant ces trois ans… Ca grimpe vite.

Le seul moyen de savoir qu’on préfère l’autre parfum est bien de se jeter à l’eau une fois. Si jamais on ne l’aime pas, alors on sera déçu, mais on aura au moins acquis un nouveau savoir : le fait qu’on n’aime pas ce parfum, et donc qu’à l’avenir on ne sera jamais déçu de ne pas le choisir. Et au contraire, si on le préfère au parfum vanille, c’est une infinité d’opportunités qui s’ouvrent à nous pour tous les prochains étés.

Donc, si on souhaite sortir des sentiers battus, préparons-nous à lutter contre notre aversion au risque et souvenons-nous avant même d’arriver devant une alternative que découvrir un nouveau goût aujourd’hui, c’est étendre ses horizons pour le reste de la vie.


Notes

[1] Remarque lexicale : peu de gens connaissent la bonne utilisation du mot alternative : « On dit quelquefois choisir entre deux alternatives, prendre la première, la seconde alternative; cela est mauvais. Il n’y a jamais qu’une alternative composée de deux éléments entre lesquels il faut se décider. » (source : le Trésor de la Langue Française informatisé, TLFi). Le TLF préconise d’employer « option » ou « solution » pour désigner les deux éléments de l’alternative.

[2] Le compromis exploration/exploitation a été remis au goût du jour avec le Machine Learning (intelligence artificielle). En particulier, dans l’apprentissage par renforcement, qui a développé différents algorithmes qui essaient de trouver le meilleur équilibre. Pour plus de détails, lire cet article (très technique) sur Towards Data Science (en anglais).

[3] Remarquons que ce dilemme se pose en des termes similaires pour l’innovateur, qui peut soit rester dans les tendances du moment — au prix d’une concurrence très forte, et donc de faibles parts de marché — ou bien proposer une offre totalement originale — avec le risque de faire un flop.

[4] Article plus complet dédié à l’aversion au risque : https://sciencetonnante.wordpress.com/2011/02/21/laversion-au-risque/

[5] La définition économique du coût d’opportunité est en fait légèrement différente de l’explication faite ici, c’est « la valeur de la meilleure autre option non-réalisée » (Wikipédia). Mais cette analyse se fait avant l’achat, et pour guider la décision, il faut alors vérifier que l’utilité attendue de notre choix soit supérieure à son coût d’opportunité, c’est-à-dire que la différence soit positive—qu’il n’y ait donc pas de manque à gagner ; comme présenté dans l’article.

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